Réflexions du Chevalier de Valdenaire sur la littérature, extraites de « Poésie, Romance et Gastronomie à l’heure des Machines-qui-craquent », série d’articles sur les
arts sous la III° République.
Beaucoup de jeunes littérateurs m’écrivent aujourd’hui pour demander au vieux plumitif que je suis : comment réussit-on une
carrière littéraire ?
Mon humilité naturelle (…) m’interdirait en temps normal d’exposer sur la question un avis, qui, après tout, se trouverait déjà résumé avec talent dans les ouvrages des Anciens. Ces hommes, ces écrivains, (…) pétris d’une gloire que le temps n’a fait que renforcer, ont, après tout, déjà tout écrit !
Cependant, je veux présenter ici, en un bref et assommant résumé, quelles sont les principales vertus qui font, non le bon écrivain –
car il faut pour cela l’intervention des Muses, et sur ce point je ne puis témoigner, ne les ayant jamais rencontrées – mais qui sont autant de conditions nécessaires à l’acte d’écriture lui
même.
Le premier point qui prime est celui de la gastronomie. Car enfin, et je le dis sans ire, nous sommes bien trop aujourd’hui la cible
de ces immoralistes au ventre vide, qui crépissent de leurs déjections poétiques le mur de la gloire de notre Littérature Nationale ! Ces poètes au visage hâve, en haillons, les côtes
creusées par une vie dissolue, n’ont jamais rien apporté à notre culture.
Comme l’ont dit les Vieux : « Il faut manger pour écrire, et non écrire pour manger ».
Les nourritures terrestres – et j’entends pas là tout ce qui a des pattes, une queue, et pousse ou broute avec courage les pâturages
fertiles de notre Pays - sont, pour la survie de l’esprit, capitales. Sans elles, est-ce trop cartésien de l’affirmer ?, le corps dépéri et l’âme, qu’il garde comme un trésor en son écrin de
chair, s’éteint avec mollesse.
D’ailleurs, comme l’a si bien montré dans ses écrits Francis de Miomanche, les terroirs des artistes influent toujours sur leurs
conceptions. Ainsi, on connaît le panache primitif, cependant dénué de toute logique, brut et paillard, des auteurs gascons. De même, l’Ecole de Picardie se définie par la douceur de ses idées et
la pureté de sa syntaxe Les Picards, portant haut le blason du symbolisme néo-réaliste, trouvent certainement dans la littérature les vertus dont leur gastronomie est dénuée. Les Alsaciens, enfin
rendus à leur mère patrie (…) ont longtemps souffert d’un régime germanique. Cette tradition, certes, engraissa quelques compositeurs brutaux, quelques graveurs zoophiles et d’étranges peintres
éthérés, mais se trouve être indigeste pour ceux qui sont étrangers à la nation qui la berce. Et il est certain, si vous visitez Strasbourg par exemple, que l’architecture prussienne, inspirée
par la baroque choucroute et la bière brassée à la pelle, y a élevé les plus hideux édifices, pâtés de caillasse disproportionnés, cathédrale rouge sang ornée de dogues allemands et de tours
agressives, éloquents chef-d’œuvres !
La nourriture donc, mais aussi le sommeil. Car enfin, le poète harassé, celui dont la bohème se compose de voyages dans les pays
lointains, de traversées intrépides à travers les océans, celui qui, voué à s’investir dans les plus basses tâches, par ses origines miséreuses ou étrangères, rentre chez lui le soir, épuisé et
cocu… Celui-là trouvera t-il le temps et l’inspiration de faire le plus vieux métier du monde, ce pourquoi la nature l’a doté : écrire ? Je vous le dis tout net – et de nombreuses
personnalités me rejoignent aujourd’hui, contre la vieille école, sur ce point – : « qui dort plume ». Un repos serein, une retraite dans le Berry, l’assiduité dans la
sieste quotidienne après la chasse, sont autant de remèdes à la fatigue de l’esprit. Car c’est le rôle de l’écrivain, qu’il soit meneur de revue ou bien académicien, de « travailler de
l’âme ». Dès lors, le repos est souverain, et preuve d’un esprit clair…
Et que ceux qui reçoive cette idée, un sourire goguenard et supérieur leur ridant la bouche, que ceux-là jugent la faculté
d’endormissement qu’ont éprouvée nos Aieux, ceux qui surent, à force de sommeil et de délassement, créer les plus belles pièces, inspirées par la bienfaisance des rêves!
Bouddha lui-même, pour tomber dans l’engouement actuel de nos jeunes gens pour les sectes orientales, chef spirituel des
gymnosophistes que rencontra le célèbre Alexandre, ne passait-il pas ses journées alangui sous les arbres, dans la position parfaite du repos de l’esprit !
Manger, donc, dormir aussi. Cependant, et pour clore cet essai, il ne faut pas exclure que l’écrivain, avant tout, doit pouvoir
parfois s’éloigner du foyer conjugal – tout à fait incompatible avec le contexte de l’écriture- et tenter de rejoindre le monde des vivants pour y délester, dans l’imbécillité ambiante de nos
contemporains, son âme si riche en idées. Qu’on se gausse aujourd’hui des régimes et que le puritanisme de notre aristocratie n’ait de cesse de harceler des écrivains que le monde entier nous
envie, s’en est assez. Cela suffit !
Oui, messieurs des institutions, cas d’anémiques, la taverne, lieu où la populace, croulant sous le poids des lois et le joug du
labeur, ce lieu de débauche où Bacchus règne en souverain, où les maris s’entichent de ribaudes et que le moine, pourtant garant de la morale chrétienne, abreuve de ses brassages au
goupillon ! LA taverne (…) est le lieu primordial de l’écriture.
Bien sûr, on peut tourner les yeux vers le ciel, rédiger d’affreux articles sur l’alcoolisme d’un de nos grands noms, traiter les
écrivains d’écluses, de les catégoriser dans « affreux ivrognes aux reins rongés par des actes immoraux », mais la réalité est celle que je décris.
Est-il raisonnable, après tout, que, si le soldat peut trouver quelque délassement auprès des putains de Barcelone après l’âpreté des
combats (…), un écrivain – soldat de l’Art – ne puisse se débaucher sans être la cible des tomates pourries de la bonne morale !
Pardonnes, jeune ami bercé d’illusions et d’innocence, ce soudain emportement du style et des sentiments. Mais enfin, j’ai trop goûté
aux dîners donnés à ces vils critiques et ces écrivains ratés, où tous, s’ils ne rechignent pas à tâter du jus d’octobre, fournissent sur ce sujet les pires rumeurs. Untel aurait « croisé X
dans un troquet mal famé en train de se taper sur les cuisses en riant comme un goret » ; « un autre aurait « découvert V., grande figure du symbolisme de notre époque – même
s’il n’a que peu écrit- juché sur une table en train de déposséder un inverti de la bouteille qu’il s’était enfoncée » ; un autre appuiera sur le fait que « tous les peintres des
avant-gardes passent leur temps dans les lupanars montparnos et du Quartier Romain ! »...
Sur ce point, cependant, je voudrais les rejoindre en m’exclamant – allez-y messieurs qui me traitez de passéiste, les flèches
empoisonnées par votre salive rageuse ne me touchent plus- que la peinture actuelle souffre des plus horribles et perverses déformations. Cependant,
que l’on ne mette pas sur le dos de la Vigne et de la Grappe cette cohue d’œuvres enlaidies et criardes, ces légions de barioleurs enjuivés, ces faux primitifs illettrés, ces gigoteurs d’étoupe…
Car enfin, faut-il l’exprimer sans enjambages, ceux-ci ne fréquentent que les bars cosmopolites où le vin français, propice à l’inspiration, est détrôné par les boissons germaniques, les poisons
d’Afrique, d’Espagne ou de nos colonies. Que l’on ne cherche pas plus loin les causes du dépérissement des arts de notre époque…
Cher jeune personnage curieux de la vraie vie des auteurs illustres, voilà exposées trois leçons de vie. Si tu as le courage
aujourd’hui d’opposer aux idées progressistes, qui ne sont que l’expression d’un complot international juif et communiste (…) visant à délier dans un poison mortel les valeurs de notre culture,
ces vertus, réciproquement et simultanément. Si tu as ce courage ! Et bien peut-être que tu ne gagneras pas tant de sous, mais tu auras, à l’heure où le méchant fait enfin les frais d’une
justice bien plus haute, la joie de quérir droit à l’auréole du lettré qui n’aura jamais fait de concessions ! Ces valeurs de l’âme, qui manquent si cruellement à nos contemporains,
empêcheront peut-être notre civilisation d’être la cible évidente d’un holocauste nucléaire.
Article extrait de la très populaire revue J’écris partout. N° 12 Avril 1895
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